NBA – Derrick Rose confronté à l’adversité par Shams Charania

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Le célèbre insider NBA Shams Charania, exerçant son métier de journaliste pour The Athletic depuis peu, a pu échanger quelques mots avec Derrick Rose. L’interview va plus loin que le sport : elle place Rose au centre de ses tourmentes, de ses doutes et de ses questionnements, de sa blessure de 2012 à aujourd’hui. 

L’histoire de Derrick Rose, les fans de la balle orange depuis au moins les années 2010, la connaissent par cœur. Les Bulls de Chicago le draftent comme un des plus grands espoirs de sa génération, la franchise voulant tourner la page Michael Jordan, enfin. Leurs vœux comment à s’exaucer alors que le meneur rempli de fougue termine la saison 2010-2011 avec le trophée du plus jeune MVP  de l’histoire de la NBA dans les mains, et une défaite, certes, mais en Finales de Conférence à l’Est qui présage de bien bonnes choses pour la suite. Les Bulls sont incroyables, menés par un  Rose dopé à l’adrénaline, n’ayant peur de personne, faisant peur à presque tout le monde. LeBron James et Dwyane Wade qui le pressent alors qu’il contre-attaque face au Heat de Miami ? Aucun problème. Goran Dragic qui tente de le stopper en plein vol ? Peine perdue, et poster en prime. tant d’exemples à citer qui ont à cette époque fait les beaux jours de la NBA sur Youtube, entre autres. Puis vint ce Game 1 des Playoffs 2012 et le monde s’écroula autour de Derrick Rose.

« J’ai dû signer dans une équipe avec laquelle j’avais lutté pendant quatre ou cinq ans »

Les médecins sont formels, c’est une déchirure des ligaments croisés du genou gauche. A 23 ans, Rose devient la cible d’innombrables prières parmi les fans et les joueurs. C’est le début d’une spirale qui le fera tourner en rond pendant bien des années. Jusqu’au jour où les Bulls en ont marre et veulent essayer d’avancer : départ pour New York avec Joakim Noah comme co-passager. La saison se termine pour Rose avec 18 points, 3,8 rebonds, 4,4 passes et 47,1% au tir de moyenne par match, en jouant 32 minutes. 64 matchs pour tenter de se relancer, en vain. Personne n’ose même lui proposer un contrat au minimum vétéran. Jusqu’au jour où LeBron James, alors revenu chez lui, à Cleveland, l’appelle. Les Cavaliers ont besoin d’un meneur capable de produire au scoring, Rose a besoin d’un boulot, quitte à terminer dans une équipe où le plus grand rival de ses plus belles années brille en tant que leader incontesté :

« J’essayais juste de revenir dans la ligue, mec. J’ai dû signer avec une équipe avec laquelle j’avais lutté pendant quatre ou cinq ans. J’ai joué avec un joueur avec qui je me suis battu pendant quatre ou cinq ans : LeBron. » Derrick Rose

Lorsque Charania lui demande ce que cela fait de passer de joueur de haut niveau à simple option offensive derrière le King, Rose trouve ça « très embarrassant« , ajoutant que c’était le « seul moyen de revenir » comme il a toujours souhaité. D.Rose jouera quelques temps pour les Cavs, jusqu’à la trade deadline de février 2018. A la tête de 9,8 points, à peine deux passes et deux rebonds et un maigre 43,9% au tir en 16 matchs (dont sept en tant que titulaire) mais surtout 36 matchs loupés à cause notamment d’une blessure pas vraiment déterminée à la cheville gauche, le MVP 2011 est envoyé vers le Jazz d’Utah pour y être coupé et avoir l’opportunité de rejoindre Tom Thibodeau chez les Wolves de Minnesota.

Le voilà alors aujourd’hui dans un rôle de sixième homme derrière Jeff Teague : 14,3 points, 4,9 passes, quatre rebonds, 38,5% au tir après sept matchs joués et 28,4 minutes de moyenne pour pouvoir s’exprimer. Derrick Rose est libre, libre de joueur comme il l’entend pour se refaire une place dans la ligue, sans avoir la pression de tenir une franchise sur ses épaules (ou sur ses genoux) constamment. En plus, ses coéquipiers ne sont pas que de nouvelles têtes pour lui.

« C’est relaxant maintenant. C’était une ligue différente quand je faisais ça. C’était juste différent. Tu ne peux plus le faire tout seul. En venant ici, je pense qu’en sortant du banc, Thibs m’utilise pour l’attaque, la défense. Il a suffisamment confiance en moi pour me jeter sur le terrain et me dire : « Tu vas coller DeMar (DeRozan), tu vas coller ce gars. Je suis tout à fait d’accord pour montrer aux jeunes comment réussir. »

« Je ne regarde pas en arrière. En venant ici, je n’ai pas à regarder en arrière, mec. J’ai (Luol Deng) ici, Taj (Gibson) ici, Jimmy (Butler) ici. J’ai l’impression d’être un joueur différent. Pour s’adapter à cette ligue maintenant, il faut savoir tirer, point final. J’ai l’impression que mon jeu est plus contrôlé et que j’ai un meilleur rythme de jeu. Je ne suis pas incontrôlable et imprudent. J’ai mûri en tant que joueur, mais il va falloir que le public me voie plus souvent et que l’équipe gagne plus. » Derrick Rose

L’objectif est alors simple : terminer une saison complète en bonne santé et prendre du plaisir à jouer, sans se soucier de la blessure qui peut tomber. Rose dit l’être et veut « avoir l’air en bonne santé« .

« En ce moment, comme dans n’importe quelle vie, on rate quelque chose pendant longtemps et on vous enlève quelque chose, ça va prendre du temps pour retrouver un rythme. »

« En tant que membre de cette équipe, j’ai l’occasion d’y aller et d’aider l’équipe. Je suis dans une phase différente de ma carrière où je n’ai pas besoin d’accumuler 40 points, 30 points par soir juste pour rester dans le match. » Rose

Bien que cela soit discutable encore, Tom Thibodeau, avec qui il a de très forts liens depuis les belles années à Chicago, le voit toujours comme « l’un des meilleurs joueurs de la ligue. ». D’ailleurs, son coach n’est pas le seul à avoir autant de respect envers Rose. Charania rapporte en effet que certaines stars d’aujourd’hui font preuve d’un très grand respect envers le talentueux meneur touché par le destin, comme Kyrie Irving et Kevin Durant :

« J’aime D. Rose. Joueur spécial. C’est mon gars. » Kyrie Irving

« Unique en son genre pour toujours. » Kevin Durant

Pour Derrick Rose, rien ne vaut le coaching et la relation qu’il a avec Thibodeau, même s’il n’enlève rien aux talents, dit-il, de Jeff Hornacek (Knicks) et Tyronn Lue (Cavaliers). Forcément, une saison à 62 victoires et une Finale de Conférence, ça rapproche.

« Je ne dis pas de conneries sur aucun de mes anciens entraîneurs, c’est juste que nous n’avions pas cette relation. Je sais que c’est en grande partie ma faute, parce que j’ai quitté les équipes, mais j’ai eu l’impression d’en avoir tiré des leçons. En venant ici, j’ai l’impression que c’est une situation différente, alors ils n’auront pas à s’en faire. » Rose

« Je ne veux pas entendre quelqu’un me plaindre de quoi que ce soit »

L’épisode de janvier 2017 arrive alors sur la table. Ce moment où Rose a disparu des écrans radars des Knicks, causant un certain trouble dans les coulisses de la franchise. C’est en évoquant cette longue pause de milieu de saison chez les Cavaliers, suite à cette blessure inexplicable à la cheville que Rose, titillé par son interlocuteur, vient à en parler :

« J’essayais juste de me débrouiller tout seul. Tout d’abord, vous essayez toujours de vous connaître et d’apprendre qui vous êtes. Je connais mes grands-mères, elles apprennent encore des choses à 50 ou 60 ans. Ce sont ces attentes que l’on a quand on se retrouve dans cette position. Je comprends cela, étant à ce niveau et ayant besoin d’être professionnel. Mais en même temps, j’ai joué dans la même équipe où j’ai vu des gars quitter l’équipe, sortir de l’Etat et s’entraîner pendant deux semaines sans être avec nous. Quelle est la différence ? J’ai vu Joakim aller à Hawaii et revenir bronzé pendant que nous jouions et j’ai eu ces bonnes équipes. »

« Alors ne fais pas comme si j’étais le paria parce que j’ai fait ça. C’est pas comme si je jouais. »

« New York, oui, je jouais. C’est de ma faute. Je prends tout le blâme. Mais dans cette situation à Cleveland, ne fais pas comme si je jouais. Je ne jouais pas. » Rose

Et lorsque les questions de sa retraite arrivent dans les médias, alors que lui-même ne l’a pas évoqué, il préfère s’asseoir dans un coin de vestiaire, penser, secouer la tête et en rire.

« J’en ris, j’en ris, parce qu’ils ne me connaissent pas. Ils ne me connaissent pas. C’est tout ce que c’est. C’est un peu comme ça que je l’ai fait. Je ne me suis pas ouvert. Je n’ai pas ton Ahmad Rashad comme MJ avait son gars à qui il a parlé, pour parler en son nom. Ces enfoirés ont des gens qui parlent en leur nom. Je n’avais pas ça, et parfois ça dérange les gens quand ils ont l’impression qu’ils ne peuvent pas avoir accès à vous ou qu’ils ne peuvent pas vous contrôler. »

« La première fois qu’ils vont t’emm*rder, ça sera juste parce qu’ils ne connaissent pas. Ils ne te connaissent pas. » Rose

Rose n’a encore aucune idée de quand sa carrière se terminera, et il préfère se tourner vers des amis qu’il a comme Jamal Crawford. Ce dernier a connu la même horrible blessure que Rose en 2001, et pourtant il joue sa 19e saison NBA avec dans son placard à trophées quelques 6th Man Of The Year bien mérités et une collection de crossovers, dribbles et autres shoots décisif dans sa tête.

« Le jeu me tient. Je ne vais pas plafonner ma carrière, je ne peux pas faire ça. Cependant, le jeu dit… qu’il s’est emparé de moi. Je pourrais facilement m’en aller maintenant, j’ai des enfants, mon frère. J’ai un fils, une fille. Je veux pouvoir leur dire un jour : « La ferme, je ne veux pas entendre ça. Pour de vrai. Je ne veux pas entendre quelqu’un me plaindre de quoi que ce soit. « Occupe-toi de tes affaires, fais ce que tu veux, sois un homme, une femme et fais ce que tu as à faire. »

Le joueur fait une pause. A ce moment-là, Shams Charania sait qu’il a devant lui un athlète comme on en voit qu’un dans une génération, prêt à dévoiler ses pensées les plus profondes.

« C’est ce que je ressens et c’est ce que je vais faire pour élever mes enfants. Ce n’est pas une excuse – vous avez tout ce que vous avez. « Vas-y, prends la critique même si c’est des conneries, prends-la et agis comme si tu t’en souciais et continue à la faire bouger. » Rose

C’est sans doute l’une des plus grosses interrogations qui règne sur cette décennie de basketball américain : et si Derrick Rose ne s’était pas blessé ? Nul ne peut vraiment répondre à la question et les esprits s’égarent en imaginant la réponse qu’ils auraient voulu voir de leurs yeux et vivre avec le cœur. D.Rose continue donc son bonhomme de chemin avec les Wolves et peut espérer, pourquoi pas, aller chercher un titre de Sixième Homme de l’Année, comme un symbole pour l’ami de Jamal Crawford.

Source : The Athletic / Source image : Twitter 

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